En plongée bouteille, le plongeur respire de l’air comprimé à la pression du milieu : l’azote s’accumule dans ses tissus en proportion de la profondeur et de la durée, ce qui rend les paliers de décompression obligatoires au-delà d’une certaine limite. L’apnéiste emporte un seul volume d’air pris en surface. Sa charge en azote reste faible, aucun palier ne s’impose. Quand il enchaîne des descentes profondes avec des pauses trop courtes, l’intervalle de surface joue le rôle du palier.

Pourquoi la décompression ne pèse pas pareil sur les deux pratiques
Ce que l’azote fait sous pression
Sous l’eau, la pression grimpe vite. À 10 mètres elle double par rapport à l’air libre, à 20 mètres elle triple. Cette progression d’environ 1 bar tous les 10 m ne dépend ni du matériel utilisé ni du niveau du plongeur.
Ce qui change d’une pratique à l’autre, c’est la quantité de gaz disponible pour se dissoudre. La loi de Henry le formule simplement : à température constante, la concentration d’un gaz dissous dans un liquide suit la pression ambiante. Doublez la pression, vous doublez la concentration. Le physiologiste Paul Bert posait déjà ce principe en 1878, pour expliquer le mal des scaphandriers.
L’oxygène, le corps le consomme. L’azote, non. Il se dissout dans le sang, circule, s’installe dans les tissus du corps et n’en ressort qu’à la remontée, lorsque la pression ambiante redescend et que la concentration à saturation chute.
Comment naît une bulle
À la remontée, l’azote dissous se retrouve en excès dans le sang. L’image classique vaut ce qu’elle vaut : une bouteille de soda qu’on débouche trop vite.
Tant que la remontée reste lente, les microbulles qui se forment n’atteignent pas leur taille critique. Elles se résorbent d’elles-mêmes. Passé ce seuil, les bulles grossissent, gênent la circulation sanguine et déclenchent un accident de décompression, l’ADD dans le vocabulaire des plongeurs. Une bulle logée dans une articulation fait mal. Une bulle dans la moelle épinière ne pardonne pas.
Ce risque d’accident ne dépend pas de la discipline choisie. Il dépend de la quantité de gaz dissous présente dans les tissus au moment où la pression retombe.

Un poumon d’air de surface contre 200 bars dans la bouteille
Le plongeur bouteille respire en continu de l’air comprimé, que le détendeur lui délivre à la pression ambiante. À 30 m, chaque inspiration contient quatre fois plus de molécules d’azote qu’à l’air libre. Sur quarante minutes de bouteille, la charge accumulée dans les tissus devient importante. Elle croît tant que l’immersion dure.
L’apnéiste descend avec le contenu de ses poumons. Cinq à sept litres chez la plupart des gens, davantage chez les apnéistes entraînés. Cette réserve se comprime avec la profondeur, une fraction de l’azote passe bien dans le sang, seulement le stock est fini et l’immersion dépasse rarement deux minutes.
On reste au fond des dizaines de minutes d’un côté, des dizaines de secondes de l’autre. Toute la différence tient dans cet écart.
Apnée et plongée bouteille face à la désaturation : le comparatif
Faites défiler le tableau horizontalement
| Critère | Apnée | Plongée bouteille |
|---|---|---|
| Source d’air | un volume pris en surface | air comprimé délivré à la pression ambiante |
| Charge en azote | faible sur une immersion isolée | croît avec la profondeur et la durée |
| Palier de décompression | non requis en pratique loisir | obligatoire au-delà de la courbe de sécurité |
| Palier de sécurité | sans objet | environ 3 minutes à 3 mètres, recommandé |
| Vitesse de remontée | dictée par la physiologie et le risque de perte de connaissance | 15 à 17 m/min, puis 6 m/min entre paliers |
| Outil de contrôle | intervalle de surface et chronomètre | tables MN90 ou ordinateur de plongée |
| Risque dominant | syncope hypoxique | accident de décompression |
| Quand l’ADD devient possible | séries profondes très rapprochées | dès qu’un palier est écourté |
Le risque d’ADD existe des deux côtés du tableau, seul le chemin qui y mène change. Deux logiques opposées : l’une gère un stock de gaz qui entre en continu, l’autre gère un rythme. Le matériel de l’apnéiste découle de cette logique, puisque l’apnéiste n’a rien à alimenter ni à surveiller sous l’eau.
Le palier de décompression, une contrainte réservée au scaphandre
Palier de sécurité et palier de décompression, deux choses différentes
La confusion revient à chaque formation. Elle porte à conséquence.
Le palier de sécurité est un arrêt recommandé, pas imposé. En France on le nomme aussi palier de principe : environ 3 minutes à 3 m en fin de plongée, même quand la table n’exige rien. L’oublier après une immersion bien conduite ne provoque en général rien, même si la prudence veut qu’on arrête la journée là.
Le palier de décompression relève d’une autre catégorie. Il devient obligatoire dès que le couple profondeur/durée sort de la courbe de sécurité. L’écourter expose directement à un accident de décompression : en plongée bouteille, c’est la première cause d’ADD recensée. En plongée loisir, un apnéiste ne se retrouve jamais dans cette situation.
Un troisième cas existe, plus rare. Après une remontée trop rapide, la procédure MN90 impose de redescendre à mi-profondeur, d’y rester 5 minutes, puis de faire au minimum 1 minute à 6 m et 5 minutes à 3 m.
À partir de quand une plongée devient une plongée à paliers
La bascule porte un nom : la courbe de sécurité. Elle donne, pour chaque profondeur, la durée au-delà de laquelle les paliers deviennent obligatoires. Dans les tables MN90 utilisées en France, elle tombe à 40 minutes à 20 mètres, 20 minutes à 25 mètres, 10 minutes à 30 mètres et 5 minutes à 40 mètres.
Au-delà, la table impose des arrêts à 3, 6, 9 ou 12 mètres, dont la durée grimpe vite avec le profil. La remontée obéit elle aussi à des vitesses précises : 15 à 17 mètres par minute jusqu’au premier palier, puis 6 mètres par minute entre les paliers et jusqu’à la surface. Savoir lire une table MN90 fait partie du programme fédéral. Le détail de la procédure de désaturation mérite d’ailleurs un article à part.
Un apnéiste n’a rien de comparable à lire. Sa remontée est continue, la limite qui la gouverne n’est pas l’azote.

L’apnéiste n’est pas intouchable : le cas taravana
Les pêcheurs de perles des Tuamotu
L’idée que l’apnée protège totalement de la décompression est réfutée depuis longtemps.
Aux îles Tuamotu, en Polynésie française, les pêcheurs de nacre enchaînaient 40 à 60 descentes par jour entre 30 et 40 mètres, avec quatre à six minutes de récupération seulement. Beaucoup remontaient avec des vertiges, des nausées, des troubles moteurs et sensitifs semblables à ceux des scaphandriers de l’époque. Un médecin militaire français, Raymond Truc, décrit ce tableau dès 1956 ; l’Américain E. R. Cross le documente et lui donne son nom en 1965. Taravana, en tuamotuan : tomber follement.
Le mécanisme n’a rien de mystérieux. Chaque descente fait passer un peu d’azote dans le sang. La pause en surface ne suffit pas à l’éliminer entièrement, les quantités s’additionnent d’une immersion à l’autre, jusqu’à ce que la remontée suivante fasse grossir des microbulles déjà installées dans les tissus.
Le même tableau a depuis été retrouvé chez les Ama du Japon, chez des chasseurs sous-marins de compétition en Méditerranée et chez des apnéistes de haut niveau. Ces accidents de décompression en apnée n’ont rien d’une légende de club. Le phénomène reste rare. Il est établi.
Quels profils sont réellement exposés aujourd’hui
Trois ou quatre descentes à 10 m un dimanche d’été ne posent aucun problème. Le risque d’accident de décompression en apnée se concentre sur des pratiques bien identifiées :
- les chasseurs sous-marins en compétition, qui enchaînent 10 à 15 immersions par heure pendant 4 à 8 heures ;
- les apnéistes en entraînement intensif au-delà de 30 m ;
- ceux qui utilisent un scooter sous-marin, l’engin supprimant l’effort et multipliant les descentes ;
- ceux qui laissent une ou deux minutes de récupération là où il en faudrait dix.
La chasse sous-marine moderne expose davantage que celle d’il y a trente ans : le matériel permet de descendre plus profond et plus souvent. Combinaison, palmes, lestage affiné, chaque progrès technique repousse une limite que le corps, lui, n’a pas déplacée.
L’intervalle de surface, la vraie décompression de l’apnéiste
Pas de table, pas d’arrêt à 3 m, aucun ordinateur de plongée qui sonne. Rien ne structure la remontée de l’apnéiste. La désaturation se gère entre les immersions. C’est le seul levier dont il dispose.
Quelques repères tenus par les fédérations et les encadrants :
- jusqu’à 20 m, la pause en surface dure au moins deux fois le temps d’apnée ;
- au-delà de 20 m, on divise plutôt la profondeur par 5, ce qui donne un intervalle de surface en minutes ;
- après une série profonde, une longue coupure vaut mieux qu’une succession de pauses brèves ;
- l’hydratation compte, un organisme déshydraté élimine moins bien l’azote.
Ces repères n’ont pas valeur de table. Un accident de décompression survenu en apnée se traite d’ailleurs exactement comme celui d’un plongeur en scaphandre.

Apnée après plongée bouteille : la règle qui ne souffre aucune exception
Le risque n’a rien de théorique. Redescendre en apnée après une plongée au bloc recomprime les microbulles d’azote encore présentes, puis laisse ces bulles regrossir à chaque remontée rapide. La consigne officielle française est sans détour : pas d’apnée ni d’effort sportif après une plongée bouteille. Comptez 12 à 24 heures selon la profondeur et le nombre d’immersions.
Dans l’autre sens la contrainte est plus souple. Un délai de l’ordre de trois heures entre une séance d’apnée et une plongée bouteille est couramment admis en club. La fédération déconseille de toute façon d’enchaîner les deux disciplines dans la même journée.
Le risque qui tue vraiment en apnée n’est pas l’azote
Voilà ce que le tableau ci-dessus ne dit pas assez fort.
L’accident de décompression reste statistiquement rare chez l’apnéiste. La syncope hypoxique l’est beaucoup moins et elle tue davantage : le cerveau manque d’oxygène, la conscience part sans signe annonciateur franc, souvent dans les derniers mètres de la remontée là où la chute de pression est maximale. Sans binôme à portée de main, la noyade suit en quelques minutes.
C’est gênant pour l’image d’une discipline qu’on présente volontiers comme douce et minimaliste. Les chiffres sont là quand même. Le plongeur en scaphandre gère un stock d’azote, l’apnéiste un stock d’oxygène. Sa marge d’erreur à lui se compte en secondes.
Umberto Pelizzari, élève de Jacques Mayol, décrit l’apnée comme « une discipline de vie, un état mental » (DH/Les Sports+, 2017). Cette exigence mentale n’a rien de décoratif : c’est elle qui tient la sécurité. Apprendre à plonger en binôme protège plus efficacement qu’un chronomètre.
Symptômes et conduite à tenir
Un accident de décompression ne se déclare pas toujours immédiatement. Environ la moitié des cas se manifestent dans les 10 minutes qui suivent la sortie de l’eau, trois quarts dans la demi-heure. Certaines atteintes médullaires apparaissent une vingtaine d’heures plus tard.
Signes à ne jamais minimiser après une plongée en bouteille ou une séance d’apnée soutenue :
- fatigue écrasante, sans rapport avec l’effort fourni ;
- douleurs articulaires ou musculaires profondes ;
- vertiges, nausées, maux de tête tenaces ;
- fourmillements, engourdissements, faiblesse dans un bras ou une jambe ;
- troubles de la vision, de la parole ou de la coordination.
Tout accident suspecté impose la même conduite. En mer, l’alerte passe par le canal 16 de la VHF ou par le 196, qui joint directement le CROSS depuis n’importe quel téléphone. À terre ou en eau intérieure, composez le 15 ou le 112. Allongez ensuite la personne à plat, administrez de l’oxygène pur si vous en disposez, protégez-la du froid et notez l’heure ainsi que le profil des immersions : nombre, profondeur, durée. Le seul traitement reconnu de cet accident est l’oxygénothérapie hyperbare en caisson. Le délai avant recompression pèse lourd sur les séquelles. Savoir reconnaître les signes précoces change souvent le pronostic.
Côté réglementation, la licence FFESSM suppose un certificat médical d’absence de contre-indication, le CACI. Il est annuel à partir de 18 ans, pour le scaphandre autonome comme pour l’apnée ; les mineurs relèvent d’un questionnaire de santé. Pour la compétition d’apnée au-delà de 6 mètres, le certificat doit être signé par un médecin fédéral, un médecin du sport ou un titulaire d’un diplôme de médecine subaquatique. Le déroulé de la visite médicale est détaillé ailleurs.

Questions fréquentes
Cet article a une vocation informative. Il ne remplace pas l’avis d’un médecin fédéral ou d’un médecin hyperbare, ni la formation dispensée par un encadrant qualifié.
Elle ne tient pas au matériel. En bouteille, on respire de l’air comprimé à la pression ambiante : les tissus se chargent en azote et la désaturation se gère à la remontée. L’apnéiste retient son souffle avec un seul volume pris en surface, sa contrainte porte sur l’air dont il dispose et non sur l’azote dissous.
Ces accidents existent, ils sont rares, ils touchent des profils précis. Un apnéiste qui enchaîne des dizaines de descentes profondes dans la journée, en chasse sous-marine notamment, accumule de l’azote d’une immersion à l’autre dès que les intervalles deviennent trop courts : c’est le taravana. Les pratiquants de loisir qui restent vers 10 à 15 m avec des pauses normales ne sont pas concernés.
Oui. Tant que le couple profondeur/durée reste dans la courbe de sécurité, la remontée se fait directement, sans palier obligatoire. Un palier de sécurité de 3 minutes à 3 mètres reste vivement conseillé y compris sur ces profils. Ce n’est pas la même chose qu’un palier de décompression et il ne coûte presque rien.
L’apnée arrive en tête, avec une attente de 12 à 24 heures. Sont également déconseillés dans cette fenêtre : l’effort physique intense, l’alcool, la montée en altitude, toute nouvelle immersion mal planifiée. Pour l’avion, comptez 12 heures minimum après une plongée simple sans palier, 24 heures après des plongées répétées ou profondes. Le corps continue d’éliminer l’azote plusieurs heures après la sortie de l’eau, même quand tout s’est bien passé.
D’une minute à près d’une heure par arrêt, selon la profondeur atteinte et la durée de l’immersion. Les paliers se situent à 3, 6, 9 ou 12 m. Un profil profond en réclame souvent plusieurs à la suite. Une plongée restée dans la courbe de sécurité n’en impose aucun.
Cet article a une vocation informative. Il ne remplace pas l’avis d’un médecin fédéral ou d’un médecin hyperbare, ni la formation dispensée par un encadrant qualifié.


