La narcose à l’azote, que les plongeurs appellent aussi ivresse des profondeurs, est une altération réversible du système nerveux central provoquée par la montée de la pression partielle d’azote dans l’organisme. Elle apparaît chez la plupart des plongeurs vers 30 mètres, devient franche autour de 40 et touche tout le monde au-delà de 60. Aucun instrument ne la détecte. Le seul geste qui la fait céder : reprendre quelques mètres vers la surface.
Pourquoi l’azote devient narcotique sous pression

L’air de votre bloc n’a rien d’exotique : 20,9 % d’oxygène, 78,1 % d’azote et une petite part de gaz rares, l’argon surtout. En plongée, on regroupe l’azote et ces gaz rares sous une seule étiquette, celle des gaz inertes, ce qui donne la valeur de 79 % utilisée dans tous les calculs. Les cours de niveau 1 arrondissent même à 80/20 pour simplifier.
En surface, cet azote traverse le corps sans y jouer le moindre rôle. Il n’entre dans aucune réaction, l’organisme ne le consomme pas, il ressort à l’expiration comme il est entré. Sous l’eau, seule la quantité change.
Ce que dit la loi de Dalton
La pression ambiante augmente d’environ 1 bar tous les 10 mètres. Dans un mélange gazeux, chaque composant exerce une pression proportionnelle à sa part du volume : c’est la loi de Dalton. La fraction inerte occupant 79 % de l’air, sa pression partielle représente toujours 79 % de la pression ambiante.
À 40 mètres, vous respirez le même air qu’au bord du bateau, sauf que chaque inspiration apporte cinq fois plus de molécules d’azote. Elles se dissolvent dans le sang, saturent progressivement les tissus et une partie finit là où le problème commence : dans les membranes riches en lipides des neurones. Ce qui se joue ensuite à la remontée relève de l’élimination de l’azote dissous, un tout autre chapitre de la physiologie.
La pression partielle d’azote, mètre par mètre
| Profondeur | Pression ambiante | PpN₂ | Ce que vit le plongeur |
|---|---|---|---|
| Surface | 1 bar | 0,79 bar | Rien |
| 10 m | 2 bars | 1,58 bar | Rien |
| 20 m | 3 bars | 2,37 bars | Effets détectables en laboratoire |
| 30 m | 4 bars | 3,16 bars | Premiers signes chez les plus sensibles |
| 40 m | 5 bars | 3,95 bars | Narcose franche chez la majorité |
| 50 m | 6 bars | 4,74 bars | Jugement nettement altéré |
| 60 m | 7 bars | 5,53 bars | Aucun plongeur n’y échappe |

Une valeur revient souvent dans les discussions, celle de 5,4 à 5,5 bars. Elle ne correspond à aucun seuil d’apparition : c’est simplement la pression partielle atteinte vers 60 mètres, là où plus personne n’est épargné.
Les trois théories qui expliquent la narcose
Un gaz qui ne réagit avec rien endort pourtant le cerveau. Trois théories se disputent l’explication depuis plus d’un siècle.
L’hypothèse lipidique de Meyer-Overton
Hans Meyer en 1899, puis Charles Overton en 1901, travaillaient sur les anesthésiques sans penser une seconde à la plongée. Leur constat tenait en une phrase : plus une molécule se dissout dans les graisses, plus son pouvoir anesthésiant est fort, une corrélation si régulière qu’elle a servi de socle à la pharmacologie de l’anesthésie pendant plus d’un demi-siècle.
L’azote est modérément liposoluble. Sous pression, il sature les membranes lipidiques des neurones et perturbe la transmission des signaux. Cette théorie a un mérite immédiat : elle prédit correctement le classement des gaz. L’hélium, très peu soluble dans les graisses, ne narcose pratiquement pas. L’argon narcose environ deux fois plus que l’azote. Le xénon, lui, est un anesthésique à part entière.
La piste protéique et la neurotransmission
Dans les années 1960 et 1970, une autre lecture s’impose. L’azote se fixerait directement sur des protéines de la membrane neuronale et viendrait perturber la neurotransmission, en particulier les circuits GABAergiques et dopaminergiques. Les travaux menés depuis, notamment dans les laboratoires marseillais, ont affiné le tableau : ils pointent le rôle de canaux ioniques comme TREK-1, qui traduisent les altérations de la membrane en perturbations chimiques mesurables dans le cerveau.
Cette approche rend mieux compte d’une observation qui embarrasse la théorie lipidique : la narcose s’installe et se dissipe en quelques secondes, ce qui cadre mal avec un phénomène de dissolution lente.
Ce qui reste ouvert
Le mécanisme exact n’est toujours pas tranché, et une troisième piste circule depuis les travaux de Pauling : celle des clathrates, ces cages de molécules d’eau qui se stabiliseraient autour du gaz sous haute pression.
Le rôle de l’azote, en revanche, est établi de longue date. Les premières observations remontent au début des années 1930, chez des travailleurs en atmosphère comprimée. En 1935, Albert Behnke et ses collègues attribuent explicitement les troubles constatés en air comprimé à la pression partielle d’azote plutôt qu’à la pression totale.
Huit ans plus tard, le 17 octobre 1943, Frédéric Dumas descend à 62 mètres au large des Goudes, à Marseille, avec le tout nouveau scaphandre Cousteau-Gagnan. Il devient le premier plongeur autonome à traverser une narcose. Les publications de Behnke n’étaient jamais parvenues jusqu’à la France occupée. Dix ans après, Cousteau et Dumas racontent l’épisode dans Le Monde du silence et installent durablement l’expression « ivresse des grandes profondeurs ».
À quelle profondeur commence la narcose ?
Les chiffres varient d’une source à l’autre pour une raison simple : il n’existe pas de seuil universel. Des tests de performance cognitive mesurent des effets dès 15 à 25 mètres. La plupart des plongeurs ne ressentent rien avant 30. Certains atteignent 50 en se croyant parfaitement lucides, ce qui ne signifie pas qu’ils le sont.
Le seuil des 30 mètres et la profondeur narcotique équivalente
Les 30 mètres retenus par la plupart des organismes de formation sont une règle de sécurité, pas une frontière physiologique. La profondeur narcotique équivalente, ou END, sert à comparer deux mélanges entre eux :
Un plongeur qui passe au nitrox 32 à 40 mètres se retrouve avec la charge narcotique d’une immersion à 33 mètres environ, ce qui explique la sensation de clarté que décrivent certains moniteurs après un changement de mélange, alors que le profondimètre affiche exactement la même valeur qu’auparavant.
En plongée technique, l’hélium remplace une partie de l’azote et fait chuter l’END pour de bon. Le trimix réduit fortement la narcose, il ne la supprime pas : certains calculs d’END comptent d’ailleurs l’oxygène du mélange comme narcotique au même titre que l’azote.
Ce que ressent le plongeur, zone par zone
| Zone | Ce qui se produit le plus souvent |
|---|---|
| 20–30 m | Rien de perceptible dans la majorité des cas. Les tests détectent pourtant un allongement des temps de réaction. |
| 30–40 m | Légère euphorie, sensation de bien-être, gestes ralentis. Le plongeur relit son ordinateur sans retenir le chiffre. |
| 40–50 m | Facultés intellectuelles nettement altérées, monologue intérieur envahissant, perte des repères spatio-temporels. Chez certains, l’angoisse remplace l’euphorie. |
| 50–60 m | Troubles psychomoteurs marqués, champ visuel parfois rétréci en effet tunnel, jugement peu fiable. |
| Au-delà de 60 m | Tous les plongeurs sont touchés, sans exception. |
| Au-delà de 90 m | Hallucinations et perte de connaissance deviennent des risques réels. |
Les facteurs qui abaissent le seuil
Deux plongeurs côte à côte ne narcosent pas au même mètre. Et le même plongeur ne réagit pas de la même façon d’une sortie à l’autre.
- Le CO₂. Palmage soutenu, essoufflement, détendeur mal réglé : le gaz carbonique s’accumule et potentialise fortement l’effet narcotique de l’azote. C’est le facteur le plus puissant de la liste.
- La vitesse de descente. Une descente rapide dans le bleu, tête vers le fond et sans repère visuel, favorise une installation brutale.
- Le froid. La vasoconstriction périphérique et l’inconfort thermique abaissent le seuil.
- La fatigue, le stress, le manque de sommeil. Un plongeur mal reposé narcose plus tôt.
- L’alcool et certains médicaments. Les effets s’additionnent, y compris ceux de la veille.
- Les conditions du site. Visibilité réduite, plongée de nuit, environnement inhabituel : l’anxiété fait basculer la narcose du côté désagréable.
- La physiologie individuelle, variable d’une personne à l’autre et d’un jour à l’autre chez la même personne.
Reconnaître la narcose et réagir
Les signes que repère un binôme

Le narcosé est le dernier informé. C’est ce qui rend l’ivresse des profondeurs différente des autres incidents : elle supprime précisément la faculté qui servirait à la détecter.
- consultation répétée de l’ordinateur ou du profondimètre, sans réaction à ce qui vient d’être lu
- gestes ralentis ou imprécis, palmage désordonné
- sourire figé, euphorie visible, ou au contraire crispation et respiration rapide
- perte de la palanquée dans le champ de vision
- réponse absente ou décalée à un signe simple
Un symptôme n’arrive pas forcément accompagné. Une amnésie isolée portant sur dix minutes de plongée suffit à signer une narcose, sans euphorie ni angoisse.
La conduite à tenir
- Stopper la descente dès le premier doute.
- Prévenir son binôme par un signe.
- Remonter de quelques mètres, jusqu’à disparition des signes.
- Poursuivre à cette profondeur sans redescendre, ou interrompre la plongée si la confusion persiste.
- Ne jamais laisser un plongeur confus gérer seul sa remontée.
La récupération est rapide : les signes s’estompent pendant la remontée elle-même. Aucun test, aucun instrument ne mesure la narcose, et le diagnostic se pose presque toujours après coup, en reconstituant ce qui s’est passé au fond.
Narcose, accident de décompression ou SNHP ?
Trois accidents liés aux gaz, trois mécanismes distincts. La confusion se glisse jusque dans certains supports de cours.
| Narcose à l’azote | Accident de décompression | Syndrome nerveux des hautes pressions | |
|---|---|---|---|
| Cause | Pression partielle d’azote élevée | Bulles formées à la remontée | Effet direct de la pression, en héliox |
| Quand | Pendant la descente et au fond | Après la remontée, jusqu’à 24 h | Au-delà de 130 m |
| Signes | Euphorie, lenteur, amnésie | Douleurs articulaires, troubles neurologiques | Tremblements, nausées, vertiges, somnolence |
| Réversibilité | Immédiate en remontant | Caisson hyperbare nécessaire | Atténué par une compression lente |
| Prévention | Limiter la profondeur, changer de mélange | Respecter la lecture des paliers | Réintroduire de l’azote dans le mélange |
Une précision utile : la narcose ne provoque pas d’accident de décompression par elle-même. Elle en crée les conditions, en poussant le plongeur à dépasser son profil, à oublier un palier ou à remonter n’importe comment. Les conséquences les plus redoutées passent toujours par le comportement : relâcher son détendeur, s’enfoncer en croyant remonter, ou se noyer à quelques mètres d’un binôme qui n’a rien vu.
Réduire le risque : ce qui marche vraiment

Aucune technique n’immunise personne. Certaines déplacent le seuil, d’autres limitent les conséquences.
- Descendre lentement, le long d’un repère visuel.
- Limiter la profondeur quand rien ne justifie d’aller plus bas. Sur la majorité des sites méditerranéens, la faune se concentre au-dessus de 25 mètres.
- Changer de mélange au lieu d’espérer s’habituer. Le nitrox abaisse l’END de quelques mètres, le trimix va beaucoup plus loin, les deux exigent une formation spécifique.
- Maîtriser sa ventilation pour éviter l’accumulation de CO₂, qui reste le multiplicateur le plus efficace de la narcose.
- Compter sur la vigilance du binôme, seul capable de voir ce que le narcosé ne perçoit plus.
Un mot sur l’accoutumance, souvent mal comprise. Les plongeurs qui fréquentent régulièrement la zone des 40 mètres ressentent moins l’ivresse des profondeurs. Leurs performances aux tests cognitifs, elles, restent dégradées. L’adaptation porte sur le ressenti, et elle s’efface après vingt à trente jours sans immersion profonde.
Le cas de l’apnée
L’apnéiste ne respire pas d’air comprimé, et la narcose le concerne pourtant. À la descente, l’air résiduel des poumons se comprime et sa pression partielle d’azote grimpe comme chez le plongeur en scaphandre. S’y ajoute le CO₂ accumulé, qu’il ne peut pas expirer.
Guillaume Néry, champion du monde d’apnée, décrit des flashs et une compression du temps lors de ses descentes en apnée vers 100 mètres, avec parfois « des visions angoissantes d’oppression » qui se dissipent dès la remontée entamée. Son court-métrage Narcose, réalisé par Julie Gautier, met ces hallucinations en images.
Questions fréquentes
C’est un état de conscience modifié qui touche le plongeur en profondeur : lenteur des gestes, jugement faussé, mémoire immédiate défaillante. L’état est réversible et disparaît en quelques mètres de remontée. Sa particularité tient à ce qu’il altère précisément la faculté qui permettrait de le reconnaître soi-même.
C’est le nom scientifique du phénomène, qui désigne sa cause. L’azote respiré sous pression se dissout dans le sang et les tissus nerveux, où il agit comme un anesthésique léger. Plus la pression partielle d’azote monte, plus l’effet est marqué. Le mécanisme intime reste débattu entre théorie lipidique et théorie protéique.
Il n’y a pas de seuil unique. Les organismes de formation retiennent 30 mètres comme limite de prudence, des effets mesurables apparaissent parfois dès 20, et au-delà de 60 mètres aucun plongeur n’est épargné. La sensibilité varie d’une personne à l’autre et, chez la même personne, d’un jour à l’autre.
C’est le nom populaire de la narcose, né sous la plume de Cousteau et Dumas en 1953. Il vient de la ressemblance des symptômes avec ceux de l’alcool : euphorie, désinhibition, gestes maladroits. Les moniteurs résument souvent la chose par l’effet Martini, un verre par tranche de dix à quinze mètres.
Oui, à partir de profondeurs importantes. La compression des poumons fait monter la pression partielle d’azote comme en scaphandre, et l’accumulation de CO₂ propre à l’apnée s’y ajoute. Le phénomène est moins documenté, faute d’un nombre suffisant d’apnéistes descendant à ces profondeurs.
En plongée professionnelle, la question se pose dans d’autres termes. Les interventions hyperbares relèvent du Code du travail et de l’arrêté du 30 octobre 2012, qui encadre mélanges, profondeurs et procédures selon la mention et la classe du certificat d’aptitude à l’hyperbarie. La théorie de la narcose fait partie du socle de connaissances exigé à ce niveau : c’est ce qui permet de décider avant de descendre.


